#10 : Initials : E. B., D. Mc., C. N.

Ce dimanche matin-là, arrivant à la brocante par le premier dimanche vraiment froid de l’année, je ne suis pas certain de grand chose, sinon que l’après-midi sera consacré à une séance de visionnage de divers films sur Gainsbourg dans l’amphi de la Cité de la musique. Sans le savoir, le vide-grenier va réussir une longue connexion avec l’oeuvre de celui qui est né à peut-être cent mètres de là, rue de la Chine.

Le premier choc est un nez à nez avec un 33 tours fatigué d’Elek Bacsik daté de 1963. C’est son premier album, The Electric guitar of the eclectic Elek Bacsik, une succession de standards en formule trio. Au verso, le profane a la confirmation que ce Hongrois de naissance qui s’est intéressé à la guitare en 1945, à dix-neuf ans, au point d’en devenir un maître à l’orée des années 1950, est un violoniste de formation : ça s’entend, dans son attaque de cordes et dans ses orientations mélodiques, même si point, aussi, une fascination candide pour l’accord de jazz sucré-salé négligemment lâché en fin de phrase.

Pour le gainsbourologue, Bacsik est le guitariste de jazz employé par Gainsbourg pour son 33 tours le plus groupusculaire, le pic de son aspiration à faire du "jazz moderne", le symbole même de sa période de dèche, le bien nommé Gainsbourg Confidentiel, publié la même année (Bacsik a travaillé à Paris entre 1959 et 1966). S’il est clair que Bacsik a enregistré son disque dans un meilleur studio, il traîne avec lui la même guitare et le même ampli. Le même son. Confidentiel est l’album le plus épuré de Gainsbourg, également enregistré en trio : lui, Bacsik et le contrebassiste Michel Gaudry. Personne d’autre à part les personnages féminins acides qui peuplent les textes de ces chansons. Il reste de cette époque le passionnant témoignage enregistré de concerts au Théâtre du Capucines (La Javanaise et autres anciens standards y passent par le filtre du Confidentiel) et une vidéo beaucoup plus ordinaire montrant à l’oeuvre trois authentiques complices enfumés.

Gainsbourg et Bacsik

C’est là l’intérêt principal de cette collection de standards. Même si Bacsik occupe déjà beaucoup d’espace sur le 33 tours de Gainsbourg, car il a une griffe, il se régale ici en tant que soliste, même s’il nous manque franchement une compo originale et personnelle (qu’est en revanche La saison des pluies sur l’album de Gainsbourg). Comme témoignage touchant, il y a le Take Five qui a convaincu Gainsbourg de débaucher guitariste (avec Kenny Clarke et Pierre Michelot). Gaudry – qui figure lui aussi sur quatre titres de l’album de Bacsik (notamment sur cet Opus de funk de Horace Silver) – confia un jour à Gilles Verlant que Gainsbourg avait une idée précise de ce qu’il ferait après Confidentiel : « Maintenant, j’ai décidé de me lancer dans l’alimentaire. C’est le dernier disque que je fais avant de m’acheter une Rolls. » L’avant-dernier, en fait.

Avant Poupée de cire, poupée de son et la période pop, il y eut Gainsbourg Percussions (1964), le même genre de geste radical, puisque tous les morceaux avaient pour piliers des percussions africaines jusqu’ici à peine entendues, dans cette France où de Gaulle n’avait pas encore entamé son deuxième septennat. C’est là que nous mène notre deuxième trouvaille. Sur les conseils de la personne qui m’a vendu le Elek Baczik, je pars à la recherche d’un Nougaro, Plume d’ange, paru en 1976. Le Melody Nelson du taureau toulousain m’est-il promis, également arrangé par Jean-Claude Vannier. Echec. A la place, je me procure un disque datant de 1973, Locomotive d’or, acheté sur la foi de pas grand chose, sinon un titre séduisant, et un nouveau clin d’œil à l’itinéraire de Gainsbourg avec la présence de Dominique Blanc-Franquart derrière la console (même si celui-ci sera associé à la désolante période FM de Gainsbarre). Vannier a lui aussi arrangé une piste... Aux deux bouts de ce disque moyen, en ouverture et en cloture, figurent deux perles plantées là en écho à New York USA et Johanna, deux des furieux morceaux du Gainsbourg Percussions. Habité par des sons venus de Guinée maritime, Nougaro fait claquer les mots, imite les tambours, embrasse les chœurs féminins au cours de neuf minutes fiévreuses, arimé à cinq-mille noeuds des standards de la chanson française. Le dernier morceau du disque est un hommage sans parole, une offrande à aux musiciens qui lui ont procuré ce frisson.

La connexion entre ma dernière trouvaille et l’homme à la tête de chou est moins évidente sur le plan artistique, mais elle est totale sur le plan symbolique. Voilà le 45 tours de Days of Pearly Spencer, une comète de l’histoire de la pop, enregistrée en 1967 par l’Irlandais David McWilliams et plébiscitée en France avant l’explosion de mai 1968. Hit efficace de 2 minutes et 20 secondes, tout le monde le connaît, mais personne n’est foutu de lui attribuer un interprète. Le lien avec Gainsbourg ? Ce refrain aux avalanches de cordes inspire d’emblée une parenté avec les arrangements d’Arthur Greenslade pour l’Initials BB de 1968. Dans les dix-sept lignes qu’il consacre à David McWilliams, très vite oublié ensuite, le très sérieux Dictionnaire du rock en attribue trois à la comparaison avec Initials BB, qui sera pourtant enregistré quelques mois après. L’arrangeur de David McWilliams n’est pas Arthur Greeslade mais Mike Leander, le seul homme à avoir pu se vanter d’écrire une partie de cordes pour les Beatles en dehors de George Martin, en l’occurrence She’s leaving home pour Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Paul McCartney fit un infidélité car il trouvait que les choses n’avançaient pas assez vite !

De cette période, il nous reste un clip ridicule comme souvent les 60’s en produisaient (il faut bien leur trouver un défaut) : admirez le paradoxe entre la voix claire de McWilliams au téléphone et son timbre nasillard en plein air.

David McWilliams - Days of Pearly Spencer

Il reste surtout le passionnant document d’Yves Lefebvre, Essai sur la naissance d’une chanson, où on voit Gainsbourg bafouiller son projet à son arrangeur, assister médusé à l’éclosion de son bijou, comme un enfant se saisissant du cadeau qu’il avait demandé au père Noël. Le visage le plus radieux jamais couché sur une pellicule. Il y aura match avec le mien le jour où je tomberai sur un vinyle de L’Homme à la tête de chou parfaitement conservé à 3,50 euros.

La genèse d’Initials BB - Part 1
La génèse d’Initials BB - Part 2

LES OBJETS :

Date et lieu de la trouvaille : 26 octobre 2008, rue Belgrand, Paris XX.
Prix : 8 euros Elek Baczik, 2 euros Nougaro, 2 euros David McWilliams.
Etat : Elek Baczik fatigué, Nougaro contrasté (extérieur et disque impeccables, intérieur décollé, voire saccagé), David McWilliams potable mais papier fin de la pochette un peu déchiré sur les bords.
Vendeur : Jeune bien informé pour le Elek Baczik, indifférents d’une quarantaine d’année pour les deux autres (visiblement, ils vendaient ce qui ne leur appartenait pas).
Taux d’hésitation avant achat : 70% pour Elek Bacsik : longue tergiversation par crainte d’un disque inécoutable, 5% pour Nougaro vu le prix, 0% pour David McWilliams vu le standard.

le 2 novembre 2008 par Rouquinho
commentaires •

Sympa mais...

Merci de m’avoir éclairé sur le nom de David McWilliams. Moi qui m’étais égarré du côté de White Town :) Par contre, faute de typo : "Essai sur la naissance *d’une* chanson" !!!

A+ la Blogo !

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3 novembre 2008, par Dirty Henry, from Dead Rooster

#10 : Initials : E. B., D. Mc., C. N.

merci pour cet article, et pour les liens et pour l’idée

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3 novembre 2008, par antuan

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